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Le miroir et la porte

Le premier soir, le spectateur prend place dans une gigantesque boîte, lieu dans le lieu, dont les parois, portes et fenêtres, sont amovibles. Au-dehors sont disposés l'orchestre et le chœur. Inspirée par la description de la Renommée (Fama) chez Ovide, cette architecture dramaturgique du compositeur Beat Furrer ouvre le nouveau festival de l'Ircam. Par le biais des auvents et de la scénographie conçue par Christoph Marthaler, deux espaces communiquent et se dérobent : la voix à l'intérieur de la boîte et l'immense extériorité, l'âme culbutée et la matière sonore repliée. Ces deux espaces constituent ensemble le sujet du monologue intérieur inspiré de Schnitzler. Tout procède par la circulation rapide de simulacres sonores, signalant la puissance de forces extérieures dont on ne sait rien encore. Dans la voix de Mademoiselle Else bruit la totalité du monde qu'elle exprime.

Rassemblant toutes les équipes de l'Ircam, Agora et Résonances pour la première fois réunis, affirment la nouvelle politique de l'institut : la convergence de la création et de la recherche. Soutenu par de nouveaux partenaires comme l'Opéra national de Paris et Radio France, élargi jusqu'aux dimensions de l'orchestre, le festival met en perspective la création vécue et la réflexion théorique, le domaine instrumental et la technologie, l'une se reflétant dans l'autre.

De la boîte mécanique de FAMA à la boîte de Pandore de l'électronique manipulée par une chorégraphe (Emmanuelle Huynh), chaque concert conjugue le monde de la technologie et ce qui lui échappe. Ainsi la captation du geste entreprise par Pierre Jodlowski croise-t-elle une toute autre expérience du mouvement qui, sans électronique aucune et sous l'œil du chorégraphe Xavier Le Roy, révèle l'essence tactile d'une action sonore. Sur ce théâtre de la manipulation sonore et visuelle entreront tour à tour les automates vocaux d'A-Ronne de Berio et les voix avec électronique d'Accentus, les distorsions digitales de Franck Bedrossian ou le déploiement purement orchestral d'Enno Poppe.

Au travers de ces présences singulières transparaît l'un des problèmes récurrents pour la création contemporaine, celui du miroir qu'elle se tend à elle-même. Dans le travail du plasticien Pierre Huyghe, dans l'aventure Apocalypsis de Philippe Leroux, l'enquête sur l'œuvre en cours se confond avec la genèse de la composition. La "pensée du miroir", très prolixe dans les arts plastiques, la danse, l'écriture Et le0téâtre, se dépense à entrevoir les conditions de sa propre activité. On ne compte plus les mises en scène déconstruisant leur propre discours, rejouant le théâtre dans le théâtre. L'auto-référence, l'intelligence avec soi-même, cette mise en abîme participent peut-être de l'esprit du temps que la chose télévisée a poussé jusqu'à sa caricature la plus accomplie dans le "loft".

Le miroir est devenu l'un des mécanismes les plus efficaces contre le chaos, un chaos composé dont pourtant nous attendons tout ! Un compositeur, Brian Ferneyhough, dont le nouveau quatuor ouvre le colloque sur l'écriture du temps, propose une alternative radicale à cette logique du miroir dans le miroir : faire des choses dont nous ne savons pas intégralement ce qu'elles sont. Comment l'espace du dehors et des forces extérieures surgit-il ?
Comme dans la boîte de FAMA, plus encore que des miroirs, il nous faut des portes.

Frank Madlener, directeur de l'Ircam